Une compagnie de ballet à New York, dirigée de main de maître par le tyrannique Thomas. A chaque spectacle, chaque ballerine rêve d’être choisie pour le rôle principal, et travaille jour et nuit pour atteindre la perfection demandée par le maître. Alors que celui-ci monte une nouvelle version du lac des cygnes, il choisit la fragile et timide Nina pour être le premier rôle de la représentation. Tiraillée entre ses doutes et une mère étouffante, celle-ci semble perdre pied au fur et à mesure que la date fatidique approche.
Dès la magnifique séquence d’ouverture, ce n’est pas tant une à une plongée dans le monde du ballet qu’Aronofsky nous entraîne, mais bien à une plongée dans le monde de la folie. En poussant son cinéma brutal et puissant vers les horizons légers de la danse et les frontières troubles du fantastique, le réalisateur prend à chaque seconde le risque d’en faire trop, de surcharger la barque et d’exploser en plein vol. Mais Aronofsky est un funambule, et la fluidité virtuose de ce Black Swan semble presque un miracle, et pourtant…
Le conte fantastique est d’abord particulièrement réussi parce qu’il balade le spectateur et le surprend vraiment. Avec une mise en place qui compte son lot de personnages déjà terrifiants : la mère possessive, le maitre manipulateur, l’ex star déchue, la concurrente délurée…une vraie galerie de monstres dans un monde bien réel. Puis par un glissement progressif vers la folie où l’on cherche avec l’héroïne à séparer le vrai du faux, le rationnel de l’onirique, les drames des cauchemars. En filmant en permanence des miroirs et des reflets, cela en devient une plongée en apnée saisissante, accentuée par le propre cauchemar de Nina qui cherche à tutoyer la perfection mais qui ne parvient pas à se libérer. Etouffant, éprouvant, imprévisible, le film prend à la gorge pour ne plus nous lâcher. Quelques scènes physiquement insoutenables jalonnent le chemin, mais c’est bien dans la tête de Nina que l’on se perd progressivement, au fur et à mesure de sa transformation vers ce cygne noir qu’elle doit devenir. Un film de genre, donc. Un thriller peut-être, mais sûrement un des tous meilleurs qu’il nous a été donné de voir.
Il faut dire que le réalisateur a atteint une forme de plénitude dans sa mise en scène : si l’on retrouve « ses » marqueurs (caméra à l’épaule, cadres rapprochés, vues de dos pour suivre la sécheresse de ce qu’il filme), il sait aussi le temps d’un ballet ou d’une soirée en boite varier ses approches, oublier la brutalité pour épouser une forme inédite d’insouciance ou de légèreté. Arronofsky est à la fois un virtuose de la caméra, un maitre du rythme mais aussi un exceptionnel directeur d’acteur : après la métamorphose de Mickey Rourke, c’est Nathalie Portman qui trouve ici ce qui devrait être le rôle de sa vie. Sensible, enfantine, décalée, triste, elle livre une prestation fabuleuse en restant toujours sur le fil du rasoir mais sans jamais lâcher. Le reste du casting est au diapason, de Vincent Cassel à Mila Kunis en passant par la revenante Winona Ryder.
Et l’on quitte définitivement le film de genre lors des dernières minutes du film pour comprendre qu’on est déjà beaucoup plus loin que cela. Séquence finale miraculeuse, entre le rêve, le cauchemar, et le fantastique le plus total quand ce cygne noir apparaît enfin, et la chute vers la réalité. On se laisse emporter, souffler par le puissance des images, par cette musique entêtante, par ces mouvement millimétrés…Un très grand moment de cinéma, une vraie claque de spectateur. Des images qui nous poursuivent longtemps après la sortie de la salle…